Interview

Interview : Joachim Pastor

Le 16 avril dernier s’est déroulé sur le toit de l’hôtel Catalonia à Barcelone, le roof top live on top de Joachim Pastor organisé par « Live on Top » et « Locked ». Il y a environ un an, nous vous avions déjà parlé de Locked et de leurs créateurs Julien Blanch et Gerard Bauza. Alors que Locked n’en était qu’à leurs débuts, la société était parvenue à inviter, dans le cadre des soirées off week de Sonar, la crème de la techno Allemande : Stephan Bodzin, Marc Romboy, Dominik Eulberg, Fur Coat ou encore Superflu. Aujourd’hui, force est de constater que Locked a bien grandi dans cet univers pourtant très concurrentiel et qu’il s’est imposé comme un acteur majeur des événements techno à Barcelone, notamment au club Input. Été comme hiver, nous ne pouvons que vous conseiller de rester très attentif aux événements organisés par Locked.

Après un set de plus de deux heures sur le toit de hôtel Catalonia, Joachim Pastor qui est sans conteste l’un des meilleurs représentants de la scène électronique hexagonale eut la gentillesse de répondre à quelques questions à Soirées Electroniques en abordant des questions transversales.

SE | Bonjour Joachim, merci d’avoir accepté notre invitation pour cet entretien, même si cela n’est plus vraiment nécessaire pour la plupart d’entre nous, pourriez-vous vous présenter ?

Alors vous voulez une présentation ? Je suis né le… (rires) Non, je rigole ! Je m’appelle Joachim, je viens de Versailles et je suis producteur. Je fais de la musique électronique, de la techno mélodique plus précisément et je suis très gentil. (rires)

SE | A quel moment avez-vous su que vous alliez vous engager dans la musique ? Est-ce qu’il y a eu un moment déterminant ?

J’ai toujours voulu faire de la musique depuis que je suis tout petit. J’ai commencé à produire ou essayé de produire quand j’avais 14 ans et ça a toujours été ce que je voulais faire. J’ai quand même fait des études d’ingénieur à côté et une fois mes études terminées, j’ai dit:

« Vas-y, je ne vais pas essayer de trouver un boulot de suite, je vais faire de la musique et me consacrer à ça. »

Au début, c’était difficile mais j’ai persévéré et puis voilà ! Il ne faut pas s’arrêter.

SE | Votre musique évoque les grands espaces et en l’écoutant, beaucoup d’images nous viennent à l’esprit. Quand vous composez, est-ce que ce sont ces images qui vous inspire ou créez-vous la musique de manière moins déterminée ?

Alors cela dépend. Sur certains tracks par exemple, je regarde un tableau ou une scène, je sais que ça peut paraître débile mais je fais comme un peintre ou comme si je voulais prendre une photo mais de manière auditive. C’est comme faire de la peinture mais audio ! Je sais que cela peut paraître un peu bizarre. Après c’est rare quand cela provient d’une émotion, genre:

« Si je suis triste, je vais pas forcément faire de la musique triste. »

Alors que parfois je suis triste et je ne fais pas de la musique qui ne l’est pas, donc cela n’a pas vraiment de rapport. Le leitmotiv principal, c’est de faire de la musique qui va procurer une émotion, pour moi, c’est le but de la musique.

Alors des fois, j’aime faire de la techno où il y a juste du beat, dans laquelle il y plus de puissance que d’émotions, mais si je devais garder un élément prépondérant, je dirais l’émotion, c’est ce qui fait que tu aimes une musique, que tu la retiens, que tu aies envie de l’explorer. Quand je produis, je ne vais pas forcément vouloir faire un voyage mais juste trouver des accords, des mélodies pour trouver une émotion. Sur le même morceau, il y a des gens qui vont trouver ça hyper triste et d’autres qui vont trouver ça joyeux. Et c’est pour cette raison que quand tu fais un clip, tu abimes souvent cet aspect.

Quand ils écoutent une musique, les gens se font une idée dans leur tête de ce que la musique représente et quand tu fais un clip, tu casses un peu cette magie, c’est-à-dire que quand ils écouteront la musique, ils vont penser plus au clip. C’est comme pour les livres qui sont adaptés au cinéma, parfois, il vaut mieux s’en tenir au livre parce que l’adaptation va casser le film que tu t’es fait dans la tête.

SE | Vous avez été formé par la musique classique et passé par le conservatoire, tout cela s’entend dans votre musique puisqu’il y a beaucoup d’instruments acoustiques. Vous pouvez nous en dire plus sur la manière dont laquelle vous avez fait cette transition ?

Alors moi j’ai plusieurs types de musique ; je faisais de la guitare électrique, du métal, vraiment, j’avais les cheveux jusque-là et tout (Joachim nous montre ses épaules) ! J’ai commencé à produire parce que j’avais des tas de mélodies et je voulais faire des chansons. L’un de mes profs avait un studio, il produisait et donnait des cours à côté. Il m’avait donné un logiciel et il m’a dit:

« Tu prends ton ordinateur et tu essaies. »

A la base, le but était de faire des accompagnements avec une batterie, une basse et moi je pouvais faire de la guitare par-dessus et c’était tout ! Mes profs ne m’ont pas forcément vu faire de la musique électronique, j’ai essayé d’en faire un peu. Plus tard, je suis parti, j’ai arrêté mes études dont le conservatoire, mais j’ai toujours continué à produire et je me suis orienté vers la musique électronique parce que c’est quelque chose que tu peux faire tout seul.

Tu n’as pas besoin d’avoir un groupe, de trouver un batteur, de répéter… J’ai eu quelques groupes mais le problème, c’était que j’étais passionné à mort, j’étais à fond et que les mecs s’en foutaient un peu. Je ne vais pas dire qu’ils n’avaient pas de talent, mais tu sentais qu’ils ne vivaient pas pour cela donc j’étais toujours en décalage et au bout d’un moment, j’en ai eu assez. J’écoutais plein de trucs comme Kraftwerk, Jean-Michel Jarre que je suis allé voir en concert à l’âge de cinq ans avec mon père, j’adorais Daft Punk, et je me suis dit:

« La musique électronique, tu peux tout faire tout seul, dans ta chambre. » Après je n’ai jamais dit: « Maintenant je suis DJ, je ne fais que de la musique électronique ».

Je me suis juste orienté naturellement vers cette musique, c’était juste dans la continuité et c’est pour cette raison que tu trouves toujours des influences de la musique classique. Vous voyez, parfois, je produis de la musique qui n’est pas du tout de la techno et je fais des choses avec d’autres gens : des chanteurs, des auteurs, je fais un peu de tout. Demain, je pourrais très bien produire pour un groupe de jazz, sans composer mais produire un album, ça serait hyper intéressant et je suis sûr que ça me ferait aussi progresser dans la musique électronique. Tu apprends de nouvelles techniques, tu vas utiliser un matos différent, acheter un tel type de compresseur parce que cela sonne bien avec les voix et si cela se trouve, tu vas faire de la techno et avoir un lead qui ressemble un peu, tu vas mettre un compresseur là-dessus et tu n’aurais jamais pensé à faire cette démarche si tu n’avais pas enregistré avec une chanteuse de jazz : c’est comme ça que tu apprends et que tu dépasses tes limites et je suis un peu cette obsession, je ne fais que ça !

SE | Les musiques électroniques s’invitent de plus en plus dans les lieux culturels comme les musées. Que pensez-vous de cette évolution ? Y voyez-vous un embourgeoisement des musiques électroniques ou au contraire une démarche d’ouverture ?

Je trouve que c’est une bonne chose parce que cela prouve qu’il y a une dynamique. Si pour les musiques électroniques, on en était toujours aux mêmes clubs qu’il y a 15 ans, aux mêmes sound system, aux mêmes lumières, etc. Cela voudrait dire qu’on n’aurait pas avancé. Le fait qu’il y ait des promoteurs qui fassent ses événements dans les lieux insolites, dans des endroits un peu éphémères et que cela se développe de plus en plus, c’est le signe qu’il y a un engouement pour cette musique et cette émulation montre son avancée.

Après, il y a toujours eu des raves party mais tous les événements filmés en live, le Cercle, le Boiler Room… Tout cela n’existe que depuis quelques années mais ces événements montrent que la scène évolue, c’est une vraie nouveauté et c’est toujours hyper excitant, je trouve ça bien. Après, je ne trouve pas que cela soit un embourgeoisement parce que dans les années 90’s, il y avait des raves dans des lieux éphémères aussi et 25 ans après, on recommence à faire la même chose donc à la limite on peut dire que c’est plus un retour aux sources même si c’est un peu différent. Je ne sais pas si ma réponse est pertinente, mais je trouve que ça va quand même ! (rires)

SE | Étant donné la reconnaissance internationale de beaucoup d’artistes français, Daft Punk, Justice, etc. Diriez-vous qu’aujourd’hui la musique électronique fait partie du patrimoine culturel français ?

Carrément ! Franchement, je trouve que la France c’est quand même un pays qui a toujours été, dans la musique électronique, différent des autres. Cela a toujours été une musique différente, il y a cette « french touch ». Les Allemands vont te faire un type de techno que j’adore aussi, mais on me dit souvent quand je voyage qu’on reconnaît la musique électronique française, elle a ce petit truc en plus. Je pense qu’il y a un peut-être un petit peu plus d’émotions, un truc pas forcément plus « pop » mais ce côté un peu plus « accessible ».

Comme vous disiez, les Daft Punk, Cassius, Justice, il y a cet aspect avant-gardiste et cela fait partie de notre patrimoine, car Daft Punk tout le monde sait qu’ils sont français, Cassius, c’est la même chose, Justice aussi… Tous ces mecs, ils ont quand même fait des hits mondiaux ! Alors oui avec le recul, ils font partie de notre patrimoine.

SE | Revenons sur votre projet que vous avez formé avec N’to, vous pouvez nous en dire un peu plus sur votre projet Sinners Records ?

Alors Sinners, c’est un « side project », un label en plus de Hungry Music, c’est quelque chose sur lequel toute la famille bosse, on a tous un pied dedans. Ce n’est pas forcément pour notre musique parce que je n’ai pas toujours envie de faire de la techno « dark » mais il y avait quelques artistes, dont un projet surtout qu’on adore et qu’on voulait signer depuis longtemps mais on ne pouvait pas le faire sur Hungry Music parce que cela ne correspondait pas à la ligne artistique. Alors, on s’est dit qu’on en était à un stade où l’on pouvait créer une plateforme presque « pour les autres » parce que le but n’était pas de sortir nos tracks sur Sinners et de se faire mousser. Mais je vous dis, on a découvert ce groupe qu’on adore et cela faisait longtemps qu’on voulait faire quelque chose ensemble, sans pouvoir le signer, il s’agit d’Abe qui va être maintenant être sur Sinners. Vous avez des infos exclusives ! (rires).

SE | Vous avez travaillé pour de nombreux labels, Allemands notamment, nous pensons à Parquet. Diriez-vous qu’il y a une manière spécifique de travailler Outre-Rhin ?

La vraie différence entre les Allemands et les Français, elle est hyper simple : les Allemands prévoient leurs EP sept ou huit mois en avance, ils ont déjà fait leur mastering huit mois en avance, ils ont un calendrier huit mois en avance…Tout est déjà prêt ! En gros, quand tu signes avec un label allemand, tu vas attendre 10 mois pour que ton travail sorte. Ils sont très organisés et donc c’est carré.

Les français, on décide un peu au dernier moment, cela nous arrive d’envoyer les mastering trois semaines avant la sortie, le distributeur peut très bien dire:

« Les gars d’ici demain, si je n’ai pas les tracks, il va falloir qu’on décale les dates. »

Les Français sont plus dans la spontanéité et les Allemands sont carrés. Les deux ont du bon. Par exemple, quand je sors un truc sur Hungry Music, c’est plus frais, parce que c’est un track qui date d’un mois, on décide et on envoie ! Les allemands, tu vas faire le track, le temps que tu l’envoies, qu’ils l’acceptent, plus tout le reste… Il se passe un an. Du coup, quand le track sort, toi tu es déjà passé à autre chose. Il y a du pour et du contre. Après leur système est bien organisé, bien rodé. Le mieux serait de réussir à faire les deux, mais c’est très difficile.

SE | Puisqu’on est en période d’élections et que l’on parle peu de culture, pensez-vous que les politiques pourraient prendre plus de mesures pour aider les artistes à développer leur projet ?

Oui et non. Je pense que si tu es aidé, si on te verse de l’argent sur la tête, cela ne va pas forcément te faire produire quelque chose de bien. Ce qui va te permettre de faire quelque chose de bien et de te dépasser, c’est la concurrence, ce qui va permettre une meilleure qualité de musique, c’est le travail acharné d’un mec qui veut percer. Si tu as au-dessus de toi quelqu’un qui te verse de l’argent en criant:

« Vas-y, tu vas y arriver ! Voilà de l’argent ! »

Le mec ne va pas être en détresse de percer, il va avoir moins de pression et cette pression, dés fois, elle est bénéfique car tu te dis:

« Si je ne réussis pas là-dedans, je ne vais pas m’en sortir »

Et c’est ça qui te pousse ! Moi, franchement, cela m’a beaucoup aidé d’être en galère même si c’était un peu la dépression.

Après, bien sûr, si votre question concerne les mesures pour encourager les artistes, qu’il y ait plus de facilités à faire les soirées, si on t’accorde l’organisation d’un festival à tel endroit… Forcément, je trouve ça très bien ! Mais il faut vraiment que ce soit plus une volonté politique de laisser faire le truc plutôt que de donner des subventions, il y a vraiment une différence : faciliter les mecs qui ont créé leur entreprise, qui veulent faire des soirées et qui sont prêtes à se battre, ils demandent rien, juste qu’on les laisse faire. Qu’on leur donne leur chance !

SE | Sans compter le nombre impressionnant de clubs qui ferment.

C’est ça ! Ils ferment parce qu’ils perdent de la clientèle plus tôt avec les contraintes horaires, parce qu’on ne peut plus fumer dans les clubs, donc quand je dis qu’il faut que l’administration aide, aider ça ne veut pas forcément dire donner de l’argent parce qu’à mon humble avis, cela serait contre-productif.

Vous voyez, nous, on n’a jamais eu aucune subvention, mes managers font des festivals de 15 000 personnes, ils n’ont jamais rien eu mais on accepte de se battre. Après, je ne crache pas sur les gens qui ont perçu des subventions, je dis juste que ce n’est pas avec ça que tu vas devenir un meilleur artiste. Quand tu débutes, c’est bien d’avoir la peur et la pression, cela te force à te dépasser.

SE | Si un candidat te proposer de produire un son pour lui, vous accepteriez ?

Non ! Je suis un artiste. Mais de manière générale, même si Johnny Hallyday me proposait de faire un truc et que cela ne me plairait pas, je ne le ferai pas. Je fais de la musique qui me plaît et c’est pour cela que j’ai mon identité. Que ce soit pour n’importe qui, je ne vais pas faire quelque chose qui me ferait chier et la politique encore moins ! Je sépare vraiment ces choses-là, je suis un artiste et quand j’entends ceux qui s’expriment sur la politique, j’ai envie de dire:

« J’ai pas envie de savoir ce que tu penses de tel ou tel sujet, je veux juste écouter ta musique. »

Moins tu en sais sur l’artiste, plus il garde une part de mystère et mieux tu pourras t’identifier à lui, tu dois pouvoir garder l’image que tu as pu te faire de lui.

SE | Dernière question, on pose souvent la même pour conclure les entretiens, si vous pouviez donner des conseils à un artiste souhaitant se lancer, quels seraient-ils ?

Le conseil principal, c’est de ne jamais abandonner. Il faut persévérer jusqu’à ce qu’à ce que tu sois sur le point de crever de faim mais bon, à un moment donné, il faut arrêter ! (rires). Un autre conseil, c’est qu’il ne faut pas essayer de copier quelqu’un. Si tu essaies de copier Stephan Bodzin, tu seras peut-être une bonne copie mais tu ne seras jamais aussi bon que l’original. Il vaut mieux développer ton propre style, faire la musique que tu aimes et les gens aimeront tes goûts, tu es un filtre. Il ne faut pas copier quelqu’un, tu peux t’en inspirer mais si tu copies, tu seras toujours en dessous de lui. Je vais même aller plus loin, si tu copies, ta musique ne sera jamais aussi bonne que celle que tu aimes, le public le sent. Donc mes deux conseils : ne jamais abandonner et faire la musique que tu as au fond du cœur, c’est tout.

SE | Merci Joachim pour cet entretien !

Nous remercions Locked, Joachim Pastor et toute l’équipe d’Hungry Music pour cet entretien.

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