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Rone, le génie timide à la Philharmonie de Paris

Rone est entré dans l’histoire de la musique depuis plusieurs années maintenant. S’il est encore nécessaire de vous présenter l’artiste français de talent, qui règne en maître discret sur l’électronique française, c’est qu’il est l’heure de revoir vos classiques !

Rappelons que Rone a été lancé en 2008 par Agoria d’Infiné Music avec un live au Rex et a été confortablement installé avec son premier album « Spanish Breakfast » en 2009, accompagné d’un génial court-métrage à l’allure autobiographique. Trois années plus tard, Rone est toujours  épaulé de son label pour la publication de son album « Tohu Bohu » le 15 Octobre 2012. Concédons que le grand public français y a accédé il y a bientôt deux ans, au moment de la sortie de son album « Creatures » le 9 février 2015.

« Je tenais à ce que « Creatures » soit un disque moins autocentré, plus ouvert sur les rencontres, et conçu de manière quasi-collective. Mais aujourd’hui, curieusement, j’ai la sensation que c’est mon disque le plus intime » avoue-t-il pour la bio de son album.

Venons-en aux faits

Le 4 Janvier 2017, Rone se rend avec son ami Alain Damasio à la Maison de la Radio pour enregistrer une présentation du live à la Philharmonie de Paris dont les places ont déjà été épuisées. Deux jours plus tard, la diffusion est lancée sur l’émission prestigieuse du mélomane Didier Varrod : Foule Sentimentale. France Inter nous a livrés, après le passage de Dominique Dalcan, une séance exceptionnelle annonçant de beaux présages pour le moment du live. La mélodie de Bora Vocal est reprise avec un texte original d’Alain Damasio pour approcher différemment ce mystère, ce secret dont il nous faut trouver la clef…

Bien que nous n’ayons pas pu rejoindre la Salle Pierre Boulez le samedi 14 janvier 2017, nous avons savouré la retransmission de ce fabuleux concert.

Rone entame le spectacle en douceur en offrant l’introduction au trio de cordes Vacarme qui l’a déjà accompagné sur scène au moment de sa tournée. Joachim Latarjet assure sa présence au trombone. L’opportunité de retracer l’histoire de la musique en quelque sorte, au gré de l’apprentissage de l’instrument et de l’improvisation des artistes ; lesquels sont revenus à être des marionnettes de l’impératif de la création. L’ombre règne encore, un faisceau blanc et éblouissant provient de l’arrière-scène, des lumières rouges commencent à voir le jour. L’attirail de platines s’allume peu à peu, sous le doigté pertinent d’Erwan Castex (Rone) qui donne un nouveau sens au terme de concert.Ce n’est pas uniquement un concert de Rone dont il s’agit ici. Oui c’est bien plus que cela. C’est un concert de haute facture, un hommage à la musique et à l’art, réalisé dans la réunion de créateurs éclectiques dont la mixture produit un envoûtement magnifique. Nous sommes emmenés dans l’exploration de la densité des sonorités électriques et numériques depuis la puissance des strates qui se dévoilent. Nous sommes ensuite embarqués dans une composition proche du requiem exalté, un nouvel indice des réminiscences qui voient le jour dans les créations du dj de prestige.

François Marry © rtl.fr

[20:15]

L’atmosphère bleutée est décuplée par le régisseur pour accroître la mélancolie de « Quitter la ville » pour laquelle François Marry apparaît sur scène et nous déclame paisiblement ce texte d’une force sans équivoque.

« Ce qu’il faudrait, c’est que tu te résignes, à quitter la ville. Suivre cette fille, tellement jalouse, tellement sensible. A ton âge encore, tu t’obstines, à chercher plus loin une vie impossible où rien ne s’abîme, où même l’ombre brille, ailleurs, sous les verrières, l’herbe verte n’est pas permise, les jardins d’hiver où les délices s’amenuisent. Dans l’herbacée je t’imagine volant des vivres, brisons des vitres. »

[30:00]

C’est à ce moment-là que surgit la partie présentée sur le plateau de France Inter avec Alain Damasio en avant-scène pour poursuivre le récital. Il dresse en premier lieu un portrait épidictique de la rencontre avec sa femme selon un style dont il gardera certainement le secret pour l’éternité.

« Ses hanches sont comme la hache d’une avalanche. Elle bouge à peine, elle me déclenche. »

L’oralité et la poésie sont finalement revenues dans le monde de la musique, et ici, des musiques électroniques. Il est souvent reproché à la musique électronique son caractère non musical parce qu’il y manquerait des instruments réels, il est souvent reproché à la musique électronique d’avoir éloigné et abandonné les belles chansons. Rone nous prouve ici que ce ne sont que mensonges : comme Jeff Mills, il est accompagné d’un orchestre (même si nous parlerons plutôt d’orchestre de chambre ici), composé de grands invités avec John Stanier, « le plus grand batteur du monde ! » affirme Rone. Il faut dire que les Battles font partie de ces groupes sans faux-pas. Un groupe américain du début des années 2000s, entre deux âges donc, qui a inclus nouvelles sonorités dans le rock. Quant à la littérature…la musique électronique l’a réintégrée pour peu qu’il soit éprouvé la nécessité de s’exprimer : la parole est rare en musiques électroniques. Justement, les textes sont ici profonds et travaillés avec acharnement.

« L’explosion a une matière, une matière unique, qui est son, qui est le son. L’explosion joue, elle joue une musique sur un instrument potentiel infini, qui est l’air. L’air existe au seuil de la Porte sous forme de cordes, de cordes d’air dense qui vibrent sur une hauteur hallucinante. Le son qui sort de la porte crée tout. Il crée le monde sur lequel nous marchons, ce qu est posé sur ce monde, ce qui s’y déplace et y vit. Le vent est une forme du son, sans doute la plus linéaire et la mieux modulée, quoique pas la seule. La pluie, la neige, la grêle sont aussi une forme du son. Les étoiles et les nuages, les nuages et les couleurs, chaque animal qui avance en silence, chaque végétal qu pousse en stridulant, chaque pierre qui babille au-delà de l’audible des formes du son. l’explosion ne détruit rien, elle enfante, elle accouche les sons. »

Le public en plein émerveillement. © rtl.fr

[54:25]

Les perspectives métaphysiques sont poursuivies après une séance purement instrumentale avec le lancement amusant de « Bora Vocal » : Rone laisse brièvement retentir la version studio pour mieux repartir sur le nouveau texte d’Alain Damasio qui atteint la transe dans cette révélation furieuse :

« Tu vis et il faut ouvrir cette vie, il faut la tenir entrebâillée comme une porte. Dégonde ! Dégonde-toi mec ! Vas-y ouvre ta cage, ouvre ton putain de thorax, dégonde, sors tes gants, sors de tes gonds, dégonde! Putain de merde ! Putain de merde, mais c’est quand même extraordinaire, on a une porte entre les deux épaules ! »

Ensuite, l’auteur implique la question politique en rappelant le démoniaque parti Bleu Marine qui guette dangereusement nos portes. Le temps d’une pause aux deux-tiers du concert, Alain Damasio poursuit la réflexion sur la vie, l’altérité et la spiritualité divine avant de se charger de présenter celui qui est « caché derrière son pupitre, [son] pote Rone, le maître des clefs ».

« Faites du bruit pour MaestRone ! »

© Philarmonie de Paris

[1:05:00]

Rone prolonge le titre onirique, émerveillant et éclatant de « So So So » sous le tumulte tonitruant des machineries sonores et lumineuses. Un siècle après Jean Cocteau ; grand artiste et énergumène en France au début du XXe Siècle à qui nous devons tout de même l’adaptation cinématographique de « La Belle et la Bête » ainsi que des œuvres littéraires en particulier de théâtre ; nous sommes plongés dans une nouvelle mécanique infernale. La Philharmonie de Paris reluit de ce prestigieux spectacle accompli avec panache et grâce. Et pourtant, nous admirons Erwan Castex dans sa modestie et sa timidité.

[1:17:00]

Viennent la ferveur et la fougue en pleine furor : la panique et la terreur sont condensées dans un tohu-bohu de références politiques savamment associées et dissimulées par la plume d’Alain Damasio. Une sensation de trouble qui réveille en nous nos plus fortes passions. Rone prend le temps de remercier ses chaleureux partenaires et ses collaborateurs avant de reprendre le volant de son appareillage instrumental. Erwan Castex a connu de nombreux postes en tant qu’intermittent du spectacle. Désormais, c’est à lui d’incarner la figure centrale du spectacle et d’en diriger les ficelles.

Vous l’avez compris, il est plus que temps de rattraper votre absence à cette soirée si géniale par un simple clic. L’industrie du spectacle français nous a concocté une retransmission des plus travaillées avec des images dans tous les sens, des caméras de compétition qui nous emmènent au plus près de la scène et des recoins de la salle, avec des images toujours en mouvement pour mieux faire scintiller ce qui nous est donné à observer. Dépêchez-vous, branchez vos meilleures enceintes, apprêtez vos yeux et vos oreilles : le lien est rendu disponible pendant 6 mois. Disponible sur ce lien.

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